Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Jusqu'ici tout allait bien...

Karabulut, Ersin

Fluide Glacial

16,90
par
12 septembre 2020

Ersin Karabulut récidive avec ses contes ordinaires qui n'ont d'ordinaire que leur nom. Comme dans son premier album déjà chroniqué, Contes ordinaires d'une société résignée, il pousse son raisonnement jusqu'à l'absurde. Un absurde dont on n'a jamais été si proche, tant la société évolue avec une rapidité et une folie parfois effrayantes.

C'est une critique violente des autorités politiques qui préfèrent le profit -souvent à court terme- aux humains. Tout est privatisable et donc privatisé au profit de grandes entreprises et de ceux dont on imagine qu'ils s'en mettent dans les poches, les décideurs : eau, air que l'on respire... Tout le monde est fliqué et plus vraiment besoin de forces de l'ordre- sauf cas de force majeure- puisque ce sont les citoyens eux-mêmes qui se chargent de dénoncer, critiquer, mettre à l'isolement, voire pire, ceux qui ne font pas comme les autres. Celui qui ne veut pas du dernier mobile à la mode sera mis à l'écart et vu comme un paria. Ceux qui résistent, qui posent leur pierre -voir couverture-, qui osent porter des couleurs dans un monde gris le font au risque d'être arrêtés, vilipendés par la foule encouragée par les autorités voire tués. Même ceux qui, par hasard ou sans le vouloir ne peuvent entrer dans le moule risquent leur vie. Ersin Karabulut décrit des pouvoirs autoritaires pour ne pas dire plus qui soumettent les peuples, les abêtissent en leur offrant un accès aux nouvelles technologies ; leurs temps de cerveaux disponibles s'amenuisent jusqu'à quasi disparition. Un peuple qui ne lit pas, qui ne réfléchit pas est un peuple aisément manipulable.

Tout cela est excellent et, en prime, Ersin Karabulut joue avec les graphismes et les couleurs qui changent d'un conte à l'autre. Certains sont plus à mon goût que d'autres, mais c'est aussi jouissif que lorsqu'un écrivain change de style en changeant de narrateur ou de nouvelle. Un pur plaisir, noir et pas gai, qui donne à réfléchir à la dérive de nos sociétés et qui fait peur tant l'humain n'en est plus au centre. Ne reste plus qu'à espérer qu'Ersin Karabulut fait de la science fiction et que ça le restera...

Contes ordinaires d'une société résignée
par
11 septembre 2020

Recueil de fables, de contes en bande dessinée. C'est drôle, mordant, cruel, noir. Il y est question de la place de la femme dans une société patriarcale dans laquelle c'est l'homme qui doit rapporter l'argent à la maison, d'enfance, des conflits de génération, du chômage, de l'accès à l'instruction, à la culture, de l'apparition de nouveaux virus. Les sociétés de Ersin Karabulut sont dystopiques, utopiques, carrément flippantes et pas vraiment souhaitables. Il pousse le raisonnement et les dérives de nos sociétés actuelles à leur paroxysme : pourquoi sauver un enfant si cette bonne action nuit à sa carrière professionnelle ? Pourquoi ne pas vendre son corps si cela sert la notoriété, posthume certes, mais notoriété tout de même ? Et si la lecture et donc l'ouverture d'esprit, la curiosité devenaient des défauts à combattre ?

Les histoires dérivent vers le fantastique parce qu'en déroulant son raisonnement et en le poussant on arrive à des comportements qui, pour le moment, nous paraissent décalés et très loin des nôtres, mais qu'en sera-t-il dans vingt, trente ou cinquante ans ? C'est une critique sévère, une satire sociale et politique sans voile. C'est diablement bien fait et le graphisme qui peut changer d'une histoire à l'autre augmente le plaisir. Les scénarios sont inventifs et violemment critiques. Ersin Karabulut, que je découvre avec cet album, est un bédéiste de talent.

Le naufrageur de Saint-Gué

Herve Huguen

Palémon

10,00
par
9 septembre 2020

Nazer Baron plus mélancolique que jamais dans ce nouvel opus. La saison est finie, les jours d'octobre sont frais, venteux et pluvieux. L'ambiance est grise, froide. Le commissaire n'est pas un joyeux drille et Hervé Huguen n'écrit pas des comédies policières, mais des histoires ancrées dans la réalité -icelle s'inspire d'un faits divers réel- avec des personnages qui ressemblent à nos fréquentations et rencontres quotidiennes.

Nazer Baron est un cérébral qui s'appuie sur le travail de fourmi des gendarmes dans cette enquête. Il déduit, sent, flaire et lorsqu'il parvient à trouver le dernier détail, celui qui lui manquait, son sens de la déduction recolle tous les morceaux et il ne reste plus qu'aux suspects à passer aux aveux confrontés à la réalité de leurs actes.

J'aime beaucoup les romans policiers de Hervé Huguen qui en plus de présenter un personnage attachant, décrivent une région et ses habitants et présentent des intrigues bien tournées et surprenantes. Ils sont lents, prennent le temps d'installer les conditions géographiques, météorologiques, et d'humeur de Baron et sont passionnants et impossibles à lâcher avant la fin. Le tout fait avec élégance et sobriété. Plus j'avance dans sa série avec Nazer Baron, j'en suis à trois, plus je regrette de ne pas l'avoir connu dès le début. A propos de début, voici celui du roman :

"N'était-il pas curieux de se souvenir si longtemps après, et avec une telle précision, d'instants aussi insignifiants ? Il les avait vécus comme des heures sans importance, tellement pareilles aux autres que sa mémoire devrait s'efforcer ensuite d'en reconstituer le fil égaré. Pouvait-il prévoir qu'on lui demanderait de revivre ces moments parce que d'autres, des semaines plus tard, auraient besoin de comprendre ce qu'il faisait dans cet endroit ? Et pourtant, c'était bien ici que tout avait réellement commencé." (p.11)

Ziska Larouge

Weyrich édition

17,00
par
9 septembre 2020

Les Barrées est un quatuor d'amies : Wanda et Sara-Louise, jumelles, Pierrette et Fanny. Wanda, premier violon est douée et un peu jalousée par ses amies, mais aussi très difficile à vivre, emplie d'angoisses, de visions, de peurs, de violence. A l'issue d'une répétition, l'une des musiciennes est retrouvée morte, son archet planté dans la carotide. La juge d'instruction Victoire Overwinning dépêche son meilleur enquêteur, récemment sorti de convalescence après un tir qui l'a privé de l'usage de ses jambes. C'est donc en fauteuil et en compagnie de Tocard, son chien "un berger allemand prisonnier dans le corps d'un teckel" que Gidéon Monfort mène les investigations.

Il y a dans l'entourage de Gidéon Monfort, des personnages importants. Tocard, son chien héros souvent malgré lui, Pétronille sa fille adolescente qui vit plus ou moins chez lui mais repart chez sa mère à la moindre contrariété et elles sont fréquentes... Victoire Overwinning, la juge d'instruction fantasque et dépuceleuse de Gidéon trois décennies plus tôt, André Mozard inspecteur-collaborateur et ami de Gidéon et Poutrel le commissaire qui ne rêve que de voir Gidéon aux archives. Tout cela fait une équipe sympathique et originale. Le ton du roman est à la comédie et l'on rit souvent, le reste du temps, le sourire est sur les lèvres. Beau rôle est donné également au quatuor de filles.

Lorsqu'on a lu et vu pas mal de polars, il devient difficile d'être surpris par une intrigue, ce qui le plus intéressant c'est le chemin choisi pour arriver au dénouement et les personnages. Si les seconds sont sympathiques et gagnent aisément l'envie de les revoir, le premier est classique et original en même temps.

Ziska Larouge a le don de décrire des personnages décalés, soit exubérants comme la juge, soit coincés comme Mozard, aux antipodes tous les deux et qui s'entendent bien, professionnellement parlant. Si l'on ajoute un teckel qui ne se rend pas bien compte de ses actions héroïques, obnubilé par la nourriture et un enquêteur volontiers ironique à qui personne ne laisse le temps de s'apitoyer sur lui-même, on obtient un roman policier bien agréable qui permet de passer de beaux moments.

Zebris, Oswalds

Agullo

21,00
par
9 septembre 2020

Osvalds Zebris est un journaliste et écrivain letton et c'est grâce à lui que son pays entre dans la maison Agullo.

Roman historique qui mêle la grande histoire de l'empire russe à de la fiction et à des anecdotes réelles. Osvalds Zebris prend de la hauteur pour raconter son pays au début du siècle dernier, à la manière d'un historien ; il sait, à la manière d'un journaliste y ajouter des histoires plus locales, moins théoriques et il sait à la manière d'un écrivain accoler une fiction qui part de l'enlèvement des trois enfants. Il y a le risque de ne pas plaire à ceux qui ne jurent que par l'une ou l'autre des fonctions, mais il y a surtout le risque de passionner tous les lecteurs. J'y ajoute celui d'être très dense et parfois, à force de vouloir dire beaucoup de choses, de perdre un peu le-dit lecteur, moi en l’occurrence. Ce bémol personnel mis à part, ce roman est dépaysant et très instructif. Le contexte est fort, celui d'un petit pays qui voudrait s'affranchir du joug du tsar et tout cela est fort bien dit tant dans les parties historiques que dans les fictives. On sent également chez certains personnages, la peur de l'étranger et des juifs, toujours les premiers à trinquer lorsque ça va mal.

Je le disais c'est un roman dense, formidablement écrit -et donc traduit, enfin j'imagine, je ne parle pas couramment le letton- qui n'oublie pas les descriptions des paysages, du temps, des personnages. Beaucoup de longues phrases et pas mal de dialogues donnent un rythme qui alterne entre moments rapides et d'autres plus lents.

Encore une fois une belle découverte chez Agullo et cette belle couverture...

"Râblé, voûté, le type avance à grandes enjambées depuis la voie de chemin de fer de Dünaburg. Un tête volumineuse penchée de côté, le souffle lourd et irrégulier, il traverse la place de la gare flambant neuve, puis la rue adjacente -la neige dure, tassée par le piétinement continuel des passants, crisse sous ses brodequins bistrés." (p. 11)